ANONYMAT ET DEMOCRATIE

En Grec ancien, le mot demokratia signifie la souveraineté du peuple. C’est de ce mot que nous vient le terme démocratie.

Certaines des premières civilisations connues ont tenté de s’organiser afin de permettre au plus grand nombre de donner son avis. Ce fût notamment le cas au Sumer dès le IIIe millénaire avant Jésus-Christ et dans les Républiques d’Inde au VIe siècle avant J.C. Elles ont différemment évolué : les villes-état sumériennes se transformant en Monarchie et les Républiques indiennes disparaissant progressivement.

La Cité d’Athènes est bien la Mère du premier prototype de démocratie dont la structure nous est parvenue mais il ne fût pas aisé de mettre en place à l’époque un système équilibré permettant de contenter tous les citoyens. Athènes a été fondée vers 750 avant J.C par synœcisme de plusieurs villages (sorte de métropole urbaine regroupant plusieurs villages). Au VIe siècle avant J.C, la Cité rencontrera une grave crise politique due au sentiment d’inégalité du milieu rural et de la classe urbaine aisée, née des échanges avec le monde extérieur, réclamant la fin du monopole politique des nobles.

 Pour répondre à cette double crise, des réformes seront mises en place pour aboutir au Ve siècle avant J.C à l’apparition d’un système démocratique. On est encore loin de notre démocratie moderne, certes, avec des classes qui n’ont pas le droit de vote : les esclaves, les métèques et les femmes ; mais tous les hommes libres, nés de parents athéniens, ont le droit de vote. C’est dans ce principe que la démocratie athénienne deviendra le fondement des structures politiques futures. Nous mettrons entre parenthèses les institutions qui pourraient être leurs héritières en France.

Les Athéniens avaient mis en place un système de démocratie directe :

  • La Boulè (Sénat) : 500 citoyens étaient tirés au sort parmi la liste de volontaires âgés de plus de trente ans, nés de mère et de père athénien (sous Périclès). Chaque citoyen ne pouvait être que deux fois bouleute. Cette assemblée siégeait en permanence par roulement au niveau des tribus la composant. Son rôle principal était le recueil et la rédaction des propositions de lois.
  • L’Ecclésia (Assemblée Nationale) : c’est l’assemblée des citoyens qui avaient tous le droit de s’exprimer, proposer des motions et voter. L’idée d’anonymat n’était vraiment pas présente : le vote se déroulait devant le quorum de 6 000 citoyens à la majorité simple et à main levée…
  • Magistrats : ils ont en charge la gestion courante de la Cité. Parmi eux on trouve :

    * Les Stratèges (Gouvernement) en charge du pouvoir exécutif et le commandement de l’armée.
* Les archontes (Garde des Sceaux) en charge des fonctions judiciaires (et religieuses).

Avant de devenir Magistrat, le citoyen subira un examen préliminaire (dokimasia) devant l’Ecclésia qui doit valider qu’il est un bon citoyen, qu’il a l’âge requis, qu’il est digne de cette charge…

Afin d’éviter des comportements tyranniques, les Magistrats ne peuvent siéger seuls et les décisions se doivent d’être collégiales.

En fin de mandat, la reddition des comptes (euthynai) permettait de contrôler efficacement les magistrats et éviter les dérives.

  • L’Aréopage (Conseil Constitutionnel) veille au respect de la Constitution et est composé essentiellement d’anciens magistrats.
  • L’Héliée : 6 000 citoyens tirés au sort composent le vivier de jurés de ce tribunal populaire. Parmi eux, à chaque affaire, un tirage au sort sera à nouveau effectué pour les désigner dans l’affaire jugée et leur nombre variera en fonction de l’affaire.

Au fil du temps, malgré la déchéance de l’empire grec, la démocratie survivra et évoluera en s’ouvrant à plus de citoyens. Cependant, cet afflux de nouveaux citoyens aura pour conséquence la prise de certaines décisions sous l’influence de la vindicte populaire (naissance du populisme).

Athènes, aujourd’hui – Février 2012, suite aux différents plans de rigueur

 Mais la démocratie n’est pas l’œuvre unique d’Athènes bien que son ossature soit parvenue jusqu’à nous.

D’autres civilisations ont tenté de donner du pouvoir au peuple :

– République Romaine : il y a des élections, mais les femmes et les esclaves en sont exclus ; le vote des riches a plus de poids.
– Cités Phéniciennes : les conseillers sont élus par les citoyens et proposent les lois au roi.

De nombreux systèmes sont fondés sur des élections et/ou une assemblée mais tous sont finalement très semblable au principe de l’oligarchie : le pouvoir n’appartient qu’à une petite partie de la population.

En 1780, le Parlement anglais ne représentait qu’environ 3% de la population et était convoqué au bon vouloir du souverain.

 Le siècle des Lumières sera certainement celui qui fera avancer le plus la démocratie. Les philosophes ont centré le débat sur l’Homme, ses droits et ses devoirs en proposant une nouvelle organisation politique. Montesquieu proposa dans « De l’Esprit des lois » la séparation entre les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). L’aboutissement de ce siècle des Lumières sera certainement la Révolution Française, précédée de peu par la Constitution des Etats-Unis dont l’acte fondateur posera des principes naturels de liberté et d’égalité devant la Loi. La Révolution Française posera également des principes de liberté avec la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyens et en abolissant la Monarchie de Droit Divin, la remplaçant par une Monarchie Constitutionnelle. Le droit de vote s’ouvrira progressivement pour finalement aboutir au suffrage universel en 1848 pour les hommes et seulement en 1944 pour les femmes.  La République sera définitivement ancrée en France après le Second Empire en 1870 avec la naissance de la IIIe République.

 Quel héritage ?

La démocratie est une notion très ancienne, mais son application fut lente et, au regard de l’Histoire, on peut même considérer qu’elle est contemporaine.

De la démocratie athénienne, nous avons hérité son ossature, mais notre système est basé sur la représentation. Seules quelques mesures nous restent de la démocratie directe, comme le référendum ou les assemblées populaires mais nos représentants n’y ont pas souvent recours  et n’ont aucune obligation de suivre le résultat du scrutin (par ex : lors du référendum sur la constitution européenne en 2005, 54,67 % des Français ont voté contre, mais cela n’a pas empêché le gouvernement de prendre la décision de ratifier la Constitution européenne).

Notre système démocratique est basé sur la représentation, elle est donc indirecte. Nous élisons des représentants à l’Assemblée qui sont chargés de voter, en notre nom, les lois.

Le vote des présidentielles n’est plus, non plus, tout à fait direct car soumis à la récolte de 500 parrainages d’élus, donc rendant quasiment impossible la candidature de citoyens lambdas.

Certains penseurs ont même écrits sur l’impossibilité d’un état totalement démocratique, voire même de notre capacité de manipulation :

Sieyès : « Les citoyens qui se donnent à eux-mêmes des représentants doivent renoncer à faire eux-mêmes le droit, ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. Si telle était volonté, la France ne serait plus un Etat représentatif, ce serait un Etat démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas démocratique, et la France ne saurait l’être, le peuple ne peut parler et ne peut agir que par ses représentants ».

Tocqueville en 1835 disait : « Je ne crains pas le suffrage universel, les gens voteront comme on leur dira ».

Et l’anonymat dans tout ça ?

 

À Athènes, pas question d’anonymat : tout devait se faire sous le contrôle et à la vue des citoyens. En effet, un bon citoyen accordait de l’importance au regard des autres, car il considérait qu’il poussait à la Vertu.

Ensuite, l’Histoire n’a finalement pas trop laissé la place à la démocratie et les décisions étaient souvent prises à main levée afin de déterminer les traîtres ! (ex : lors du vote pour la condamnation à mort de Louis XVI, chaque député devait monter à la tribune pour annoncer son vote. Difficile ainsi de voter contre…).

Après la Révolution Française, la démocratie balbutiante a cherché ses marques entre deux périodes monarchiques…

Ce n’est qu’en 1914, lors des premières élections législatives, que le vote à bulletin secret sera mis en place et finalement adopté définitivement.

L’anonymat est bel et bien une notion contemporaine dans l’intention mais qui, factuellement, l’est rarement : lors d’un vote, seuls les inscrits sur une liste peuvent voter. Donc même, si on ne sait pas ce qui a été voté, on sait qui vote. Il en est également de même sur Internet : vos FAI savent qui vous êtes (données de facturation), mais si vous savez protéger votre anonymat, vous pouvez également anonymiser, un tant soit peu, votre navigation (utilisation de Tor ou d’un VPN par exemple, cf. VoX #1). A vous de vous protéger mais ne rêvez pas : nous ne sommes jamais complètement anonymes !

Etienne Chouard – Chercheur en cause des causes

Etienne Chouard est titulaire d’une maîtrise en droit et enseigne l’économie, la gestion et le droit fiscal. Depuis le référendum sur la constitution européenne en 2005, il étudie les différentes démocraties et constitutions.

Ses recherches et analyses l’ont poussé à cherche LA cause des causes, chère à Hérodote. Le principe est simple : trouver la cause qui détermine les autres.

En clair, notre paresse nous a conduit à prendre des représentants pour nous protéger, ce qui est dangereux puisque le pouvoir rend fou ! La Constitution sert à affaiblir les pouvoirs pour nous protéger d’éventuels abus de nos représentants mais le problème est qu’elle est écrite par des représentants donc pour eux !

Finalement, il en vient à la conclusion que nous ne sommes pas des citoyens, nous ne sommes que des électeurs. Nous ne sommes pas en démocratie, nous subissons la Loi sans pouvoir la contrôler. Notre principe électoral est donc un système oligarchique que nous avons nous-mêmes accepté de mettre en place.

En 200 ans de tirage au sort à Athènes, les pauvres ont dirigé, depuis 200 ans de gouvernement représentatif en France, les riches dirigent.

Puisque les pauvres représentent 99 % de la population, jusqu’à quand vont-ils défendre le principe électoral ? Pourquoi y tenons-nous ? C’est un mythe que nous apprenons à l’école de la République…

Une réflexion au sujet de « ANONYMAT ET DEMOCRATIE »

  1. « … Je préfère un traitement de fond à base de vitamine D (Démocratie) à la contamination programmée que nous propose le plan C (Chouard).

    Yannis Youlountas semble avoir trouvé le point G (Grec) de monsieur Étienne Chouard, malheureusement cela ne semble pas faire jouir notre infatigable promoteur national du tirage au sort, qui se plaint à qui veut l’entendre de l’injuste ostracisme que lui promet la lettre collective de la majorité des participants du documentaire « Dédale, un fil vers la démocratie » … »

    (Source : http://sanurezo.org/spip.php?article141)

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