Indect, Trapwire & Co : L’ultrasurveillance automatisée

Image1La Vidéosurveillance…

Depuis des années, l’insécurité ne cesse de s’accroître. Hmmm… rectifions : depuis des années, les gouvernements ne cessent d’accroître la peur de l’insécurité pour mieux charmer l’électorat. Le monde est, selon eux, devenu horriblement violent, on peut se faire attaquer, violer, voler à chaque coin de rue, et cela à n’importe quel moment pour n’importe quoi. Madame Michu se doit d’avoir les miquettes de poser le pied dehors et rendre grâce de sa ballade miraculeusement sans attaque aux présidents et ex-présidents qui ont maté les meutes de criminels grâce à leur politique ultra sécuritaire.

Selon les affinités politiques, on attribuera la « classe » criminelle à un certain type de personnes, entendez par là, les roms, les noirs ou Arabes ou encore ces « sales pauvres » qui cancérisent la société et la bouffent de l’intérieur. Et ne parlons même pas des banlieusards, des jeunes, tous d’épouvantables monstres dont la seule présence dans la rue menace l’ordre public. Ces merveilleux prétextes, faisant malheureusement écho chez ceux dont seul le cerveau reptilien fonctionne, ont permis aux divers gouvernements d’instaurer diverses pratiques sécuritaires dont la surveillance accrue, celle qui nous intéresse ici : la vidéoprotection. Ce néologisme, vous l’aurez compris, renvoie à la vidéosurveillance, mais le terme a été considéré comme péjoratif, il a donc fallu que les politiques en changent le terme dans chacun des documents officiels pour mieux faire passer la pilule. Un merveilleux exemple de novlangue selon les Big Brother awards.

La vidéosurveillance peut se résumer en blague carambar :

C’est l’histoire d’un type qui installe des tas de parasols dans son jardin. Son voisin vient lui demander pourquoi il fait ça. « Pour empêcher les crocodiles d’entrer.

–          Mais il n’y a pas de crocodiles dans notre région, ni même dans notre pays ! dit le voisin dépité.

–           Tu vois, ma stratégie fonctionne ! »

La comparaison est-elle exagérée ? Pas tant que ça. Le maire de Baudinard-sur-Verdon a, par exemple, installé 12 caméras de vidéosurveillance dans un village de 146 habitants. Pas besoin d’être statisticien pour rendre compte de l’imbécillité de la mesure. Mais ne soyons pas si mauvaise langue, la stratégie du maire a payé : de son bureau, il a pu lui-même constater et punir de terribles crimes. Les délinquants saisis grâce à ce merveilleux système de « vidéoprotection » avaient commis l’impensable, en déféquant illégalement sur le trottoir. Oui, nous parlons bien de chiens et de maîtres pas assez prompts à les conduire dans le caniveau. Alors oui, la blague carambar fonctionne : il n’y a pas de délits majeurs dans cette bourgade, et le maire s’en félicite sans doute de la même manière que ce voisin qui a posé des parasols dans son jardin pour éloigner les crocodiles. Au fond, la seule utilité avérée de ces caméras de surveillance, tout comme les parasols de la blague de ce farfelu voisin, c’est la lutte contre le sentiment d’insécurité des citoyens, qui, dans le cas de ce village, est clairement infondé.

Ce que la blague ne dit pas, c’est que les caméras peuvent suivre le cheminement de chacun, briser la vie privée et donner par la même occasion les pleins pouvoirs à celui ou ceux qui en ont l’accès. Imaginez-vous à la place de ce type, qui reçoit une lettre pour avoir laissé son chien criminel déféquer sur le trottoir. Comment se passera sa prochaine promenade ? Dans le stress de ne pas encore pouvoir maîtriser ce canidé qui trouble l’ordre public ? Son comportement quotidien en sera modifié, il sera sous le joug d’une sorte de dieu invisible à l’œil de caméra qui peut potentiellement critiquer et condamner ses actes les plus banals.

Image10Record de surveillance 

Et c’est Nice qui remporte haut la main les Big Brother awards avec ses 600 caméras et le système automatisé le plus cher de France : 7,6 millions d’euros. Il permet l’utilisation de logiciels capables d’identifier en temps réel les plaques minéralogiques de TOUS les véhicules entrant, sortant, et circulant dans Nice, l’émission de PV pour stationnement gênant et le croisement avec le fichier des véhicules volés, l’identification automatique des « situations anormales » (rixes, accidents, attroupements …), la géolocalisation des véhicules de police.

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 La vidéosurveillance aujourd’hui

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Avant de décortiquer INDECT et ses congénères, il semble important de faire un point sur la façon dont nous sommes surveillés actuellement. En 2007, Philippe Melchior, inspecteur général de l’administration, estime à 340 000 le nombre de caméras « autorisées »  en France. Entre 2005 et 2007, le nombre de villes équipées en système vidéo est passé de 812 à 1522.

En 2010, d’après le ministère de l’Intérieur, il y avait 400 000 caméras de vidéosurveillance autorisées en France, dont 30 000 sur la voie publique. La ville de Paris avait 293 caméras installées sur la voie publique fin 2010. La SNCF a déployé 14 400 caméras

(8 100 dans les trains et 6 300 dans les gares) et annonce un objectif de 25 000 caméras pour les 3 prochaines années, pour un investissement de 10 000 000 €.

En 2011, le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) a consacré 30 millions d’euros sur les 50 millions de son budget total à la « vidéoprotection ». Rues,  administrations, gares et aéroports, le territoire en son entier est quadrillé, car évidemment l’état et les localités ne possèdent pas le monopole de la surveillance. Entreprises (voir le dossier page 38), magasins,  restaurants, mais aussi écoles, avec le « bel » exemple de l’institution  privée et catholique Saint-Denis de Loches, surnommée par les élèves « alcatraz », « big brother » ou encore « la prison » : une dizaine de  caméras dans les couloirs, dans les salles d’études, au CDI et… à  l’entrée des toilettes. Un préfet de discipline observe le tout et l’on  suspecte des microphones dans les chambres. Mais l’école ne s’arrête pas là. En 2004, elle fait installer un système biométrique de prise d’empreintes digitales à l’entrée de la cantine pour éviter que les  grands prennent la place des petits…

 Seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ont quelque chose à cacher

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Les précédentes pages ne vous ont pas choqué, vous ne voyez pas où est le problème vu que vous n’avez rien à vous reprocher ?

« Je le dis clairement, et chacun peut le voir, la vidéo, c’est de la protection avant d’être de la surveillance. Les caméras ne sont pas intrusives, elles ne sont pas là pour épier, mais pour protéger. Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez pas à avoir peur d’être filmés ! Instaurer la vidéo-protection, c’est identifier les fauteurs de troubles, c’est décourager les délinquants ; c’est, surtout, veiller sur les honnêtes gens. »

Vous êtes également en accord avec ses propos tenus par Brice Hortefeux ? Et bien, vous avez non seulement tort dans la tenue de votre argumentation, mais également dans le fond de vos propos.

Pire encore, votre opinion a été clairement manipulée, à moins que ne fassiez parti de la classe de ces manipulateurs convaincus par leurs mensonges dictés à la masse.

Expliquons-nous.

Vous pouvez être irréprochable et avoir pourtant quelque chose à cacher, et cela, sans que ce soit illégal. De parfaits innocents cachent honteusement des activités tous les jours, n’en parlent pas, le gardent pour eux seuls : s’enfermant dans de petites pièces obscures que l’on nomme toilettes, ils se livrent à des activités strictement privées, dont ils ne rendront compte à personne. Ils font caca, pipi et, elles, s’occupent de leur cadeau mensuel. Ces activités secrètes, cachées, continuent jusque dans la salle de bain, ou nu, on se lave en secret, on se maquille ou coiffe. Ces activités sont, elles aussi, cachées, pour autant, est-ce qu’on doit se les reprocher ? Ça continue dans la chambre, où l’on dort, où l’on s’ébat en duo ou plus selon vos affinités. La chambre, lieu secret encore une fois, où l’on cache aux autres ce que l’on y fait. A-t-on pour autant quelque chose à se reprocher ? Et c’est là que le bât blesse : les crimes les plus épouvantables se commettent ici, dans la chambre ou les autres pièces de la maison dont on cache ces activités à l’État. Viol, violence conjugale, maltraitance des enfants, inceste… C’est dans les logis aussi que l’on tue, doit-on pour autant placer des caméras dans chacune des pièces de tous les habitants, doit-on pour autant équiper chaque enfant de caméra de surveillance ? La vie privée et ces petits secrets anodins sont essentiels à la vie de chaque humain, on a le droit d’être pudique, de ne pas montrer à l’État , son patron, sa tête du matin cheveux fous, assis sur le trône. Notre vie nous appartient, à nous seuls, et il est essentiel de pouvoir garder une intimité et ne pas partager chacun de nos moments avec le reste du monde. Sinon, on ne vit plus, nos comportements se doivent de bien paraître à la caméra, de ne pas être anormaux, d’être froids et robotiques. Sous l’œil de la surveillance, l’humain obéissant et craintif de devenir suspect devient lambda, sans fantaisie, sans personnalité ou, dans certains cas (on pense aux émissions de téléréalité) artificiel, égocentrique et vide d’intérêt. Sous l’œil de la caméra, au fond, on perd la liberté d’être qui l’on veut et on devient celui que la caméra veut qu’on soit.

Image14 « L’adversaire d’une vraie liberté est un désir excessif de sécurité. » Jean De La Fontaine

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« Ceux qui n’ont rien à cacher ont déjà perdu leur liberté » Wolfgang Sofsky

Voilà  pourquoi on parlait de manipulation quant à cette opinion qui voudrait qu’être filmé ne pose problème qu’aux méchants délinquants.  Cette opinion idiote ne sert qu’à une chose : gagner la faveur de ceux qui mettent en place une politique ultra sécuritaire (qui, en fait, ne  sécurise pas grand-chose) et leur permettre de bouffer encore plus de notre liberté à tous.

Vous  doutez encore ? Vous pensez néanmoins que les caméras de surveillance sont utiles et efficaces et que c’est un mal nécessaire que d’être filmé  en permanence, afin de garantir notre protection ?  Alors, cessons  d’argumenter et venons-en aux chiffres.

Selon la Cour des Comptes la « vidéoprotection » a un coût de 300 M€ pour l’État, plus 300 M€ pour les collectivités par an.

  • Coût d’investissement moyen d’une caméra : 42 000 €
  • Entretien annuel moyen d’une caméra : 5 000 €
  • Coût d’exploitation moyen d’une caméra : 7000 €.

L’efficacité de la vidéosurveillance

Selon la Cour des Comptes, dans son rapport de 2011, aucune étude ou  rapport valable (c’est-à-dire avec une méthode scientifique)  sur  l’efficacité de la vidéosurveillance n’a été publié. Le seul rapport qui devait prouver l’efficacité de la vidéosurveillance prouve à sa lecture  le contraire et a été réalisé selon des méthodes qui ne permettent pas d’en tirer des enseignements fiables.

Les faits marquants obtenus par les caméras de surveillance, révélés  par le rapport dont on a parlé au point précédent donnent une liste de  18 “faits marquants d’élucidation, grâce à la vidéoprotection“,  or on ne dénote que trois faits concernant les caméras de surveillance sur la voie publique, les autres étant dus grâce à des vidéos de magasins ou même d’un particulier filmant son mariage.

Concernant l’élucidation des faits de délinquance, la cour des comptes  affirme que :

« Le taux d’élucidation des faits de délinquance de  proximité n’a pas davantage progressé dans les circonscriptions de sécurité publique (CSP) équipées de caméras de vidéosurveillance de la  voie publique que dans celles qui ne le sont pas. Pour les faits de  délinquance pris globalement, il s’est même davantage amélioré dans les CSP non vidéosurveillées. Malgré un usage désormais plus répandu, la proportion des faits de délinquance élucidés grâce à la  vidéosurveillance de la voie publique est relativement faible. Dans les  quinze CSP qui ont pu fournir des éléments pour l’année 2008, le rapport  d’enquête en comptabilise 749, soit environ 3 % de l’ensemble des faits  élucidés. En outre, l’analyse des situations locales montre que, si le nombre de réquisitions d’images enregistrées a fortement augmenté, il reste marginal par rapport au nombre de faits élucidés. »

Bon nombre de caméras sont mal placées et en infraction avec la loi. «  Ils [les préfets] accordent des autorisations d’installation de caméras  de surveillance de la voie publique dans des quartiers où la délinquance baisse ou dans des communes où son niveau est faible. » (notamment le  cas de Baudinard expliqué en page 14). On dénote aussi que l’installation  des caméras, qui en plus d’être chères sont inefficaces, sont également « pas toujours conformes aux textes en vigueur ».

Quant aux surveillants, beaucoup sont non formés et non habilités à  exercer la surveillance. En principe, seuls les fonctionnaires de police ou de gendarmerie sont habilités à accomplir des missions de surveillance de la voie publique. Or, dans les faits, toujours selon la  Cour des comptes, les préfets autoriseraient de simples employés  communaux, pas ou peu formés, ni assermentés, ni agréés, voire des  entreprises privées, à surveiller les écrans de contrôle.

Le problème de la vidéodiscrimination. Un journaliste Noé Le Blanc, s’est intéressé à ce qui retenait le centre d’attention des surveillants anglais rivés aux écrans de ces multiples caméras: « 15  % du temps passé par les opérateurs devant leurs écrans de contrôle relèverait du voyeurisme, 68 % des noirs qui sont surveillés le sont sans raison spéciale, tout comme 86 % des jeunes de moins de 30 ans, et  93 % des hommes. » Image16

« Un peuple prêt à  sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. » Benjamin Franklin

Une réflexion au sujet de « Indect, Trapwire & Co : L’ultrasurveillance automatisée »

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