La surveillance banalisée

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1984 n’aura pas lieu

Le roman de Georges Orwell, 1984, est une dystopie futuriste (le livre paraît en 1949) décrivant un régime policier dont le pouvoir tient principalement dans son total contrôle de la société (la surveillance permanente). De là a été tirée l’expression BIG BROTHER pour parler de l’omniscience (ce qui voit tout), de l’omnipotence (ce qui peut tout) et de l’omniprésence (ce qui est présent partout) d’une autorité. 1984 a longtemps été invoqué comme le visage possible de l’Etat totalitaire de demain. Mais à force d’appeler à la méfiance du loup, on en oublie le serpent. En nous disant où regarder, en nous signalant ce dont nous devons nous méfier, les fictions d’anticipations ont parfois le désavantage de détourner nos yeux du vrai danger. Nous disons « 1984 n’aura pas lieu », car notre époque ne connaît pas (si ce n’est quelques rares exceptions comme la Corée du Nord) d’État tout puissant qui voit tout et qui s’insinue partout. Pour preuve, on reproche davantage l’impuissance de nos gouvernements plutôt que leur toute-puissance.

Aujourd’hui, quand nous disons BIG BROTHER, ce n’est pas tant l’État qui est concerné, mais les sociétés et intérêts privés. Point de dictateurs, de théories du complot, mais un système bien rôdé auquel nous participons volontairement, sans contrainte.

Distinguons tout d’abord  trois types de surveillance afin d’y voir plus clair. Nous pouvons en effet parler de surveillance verticale, de surveillance horizontale, et de surveillance quantifiée.

 

1984 de Georges Orwell : « Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ses portait arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE. »

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La surveillance verticale est celle de l’observation du bas par le haut, telles que les caméras de sécurité dans un magasin ou encore le dispositif des téléréalités par exemple. Ce type de surveillance est la plus connue, dirions-nous, et elle distingue les surveillants des surveillés. Elle ne consiste pas tant à tout voir (ce qui n’est pas possible puisque le gardien ne peut pas tout regarder sur ses moniteurs), mais plutôt à signaler aux individus qu’ils peuvent être vus (on parle en cela de prévention).

La surveillance horizontale est certainement la plus vicieuse, la plus dangereuse, et elle n’est pas sans rappeler les heures les plus sombres de notre histoire. Tous les individus sont concernés, et ils sont à la fois surveillants et surveillés. Nul besoin de caméras ou de toutes autres technologies, la dénonciation suffit (mais pas seulement: le ragot, le commérage, le « on dit que… »).

– Enfin, la surveillance quantifiée est cette fausse observation par la production de sondages et de statistiques qui permettent de mesurer faussement un individu ou un groupe. La surveillance quantifiée est une surveillance fabriquée a posteriori. On nous fait croire que ces observations objectives d’un individu ou d’un groupe ont pour finalité de produire des chiffres, des mesures, des statistiques qu’on nous présente elles aussi comme objectives.

Surveillance horizontale, surveillance verticale et surveillance quantifiée ont aujourd’hui été banalisées par les impératifs économiques ainsi que par la rationalisation du travail. Loin de dénoncer les abus d’immixtion dans la vie privée, nous applaudissons les « progrès », et nous disons la bouche en cœur, sourire d’enfant aux lèvres : « C’est une Révolution ! ». On prend plaisir à être géolocalisé, à participer à l’effort de notre entreprise en informant notre patron que Bob prend trop de pauses cigarettes, ou que Suzanne a dit du mal de sa hiérarchie devant la machine à café. La dénonciation peut devenir un critère de promotion, le regard constant de ses supérieurs est considéré comme normal et même nécessaire. Big Brother est déjà là, mais il est privé et multiple. C’est bien dans le monde de l’entreprise que la Sur-Veillance outrancière et dangereuse s’est installée, cette surveillance banalisée.

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Qu’est-ce que la surveillance ?

Surveillance pourrait se traduire par « Veiller avec une attention soutenue plus que la normale » (Sur-Veiller). Si la surveillance est une attention au-delà de la norme, cela suppose une situation au-delà de la norme, situation qui requière donc plus de vigilance. Par exemple, on parle de surveillants pour désigner des gardiens de prison, car ils doivent veiller sur des individus potentiellement dangereux. On parle aussi de surveillant dans les écoles, car on considère les enfants ou les adolescents plus fragiles, mais aussi parce qu’on les protège de l’extérieur. De même dans des zones à risques, comme dans une centrale nucléaire….etc. Autrement dit, la surveillance est légitime quand la situation s’y prête (veiller au-delà de la norme pour des lieux ou des situations au-delà de la norme). Si la surveillance est appliquée partout, pour tout, alors c’est une façon d’a-normaliser toute situation et tout individu. La surveillance à outrance infantilise et entame un véritable processus de déresponsabilisation. C’est aussi une façon de transformer le protégé en menace, de créer un véritable flou qui entraîne de la crainte ainsi que de la culpabilisation (la peur de l’interprétation de ses propres gestes). L’unique solution à long terme face à ces craintes est l’uniformisation du comportement, la massification des individus (qui ne sont dès lors plus des individus).

 

 

 

Une réflexion au sujet de « La surveillance banalisée »

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