De Gutenberg à nos jours : Evolution & histoire

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La censure est aussi ancienne que le combat pour la liberté d’expression. Cependant, elle devint un réel moyen de maintien des pouvoirs en place à l’arrivée de l’imprimerie. Cette fabuleuse invention était aussi un danger pour le pouvoir. La censure fût donc mise en œuvre tout aussi rapidement mais évolua dans le temps.

Les premiers ouvrages imprimés étant à caractère religieux, le premier contrôle fût donc « logiquement » exercé par l’Eglise.

En 1544, la Faculté de Théologie de Paris publie un « index de livres prohibés » qui sera repris par d’autres institutions et aboutira en 1559 à une liste de livres interdits pour toute l’Eglise catholique. Environ mille titres sont interdits et des auteurs comme Rabelais ou Machiavel sont censurés.

Afin de contrôler les publications en amont, l’Eglise s’assura que les écrits ne soient pas contraires à la foi avant impression : les «censores librorum» vérifiaient la conformité qu’ils validaient par le Nihil obstat (pas d’obstacle à la publication) suivi par l’Imprimatur (« Qu’il soit imprimé ! ») des évêques.

Les peintures subirent ce même type de contrôle. De nombreuses œuvres ont été modifiées par l’ajout de feuilles de vigne ou voiles pour masquer la nudité. Le Jugement dernier de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine au Vatican a vu ainsi ses quelques quatre-cents personnages nus être habillés à la demande du Pape.

Mais la plupart des écrits sont dirigés à l’encontre du pouvoir « temporel » qui a donc pris en main progressivement le contrôle de la censure pour donner un cadre plus étatique.
Le pouvoir royal utilisa la censure pour museler toute opposition et contrôler la culture diffusée.

Ainsi, en 1534, en Angleterre, Henri VIII instaura l’obligation d’obtenir l’approbation de son conseil privé avant toute impression.
En 1629, en France, Richelieu laïcise la censure reprenant donc cette compétence à l’Eglise.

La censure concernait TOUS les écrits, livres comme articles de presse. Sous Louis XVI, cent soixante lecteurs professionnels relisaient vérifiaient chaque article avant publication.
La Révolution Française abolit le principe de la censure préalable dans les écrits et l’inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen :
– Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.
– Article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme ; tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’ abus de cette liberté dans les cas prévus par la Loi.
Les limites étant fixées par la Loi, celle-ci est donc mise en place par le pouvoir pour contrôler.
En 1810, Napoléon rétablit par décret la censure qui sera officiellement exercée non plus à des fins politiques mais à des fins morales.

La censure de la presse disparait officiellement avec la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette loi transfère également le contrôle et la sanction au pouvoir juridique qui effectue désormais sa mission après diffusion.
La censure n’ a ensuite pas été rétablie officiellement, sauf en temps de guerre.
Les éditeurs de journaux ont reçu du Régime de Vichy des consignes préventives sur les informations à éliminer, mettre en évidence, atténuer etc…

En 1940, un document de 12 pages intitulé « Ouvrages retirés de la vente par les éditeurs ou interdits par les autorités allemandes » liste les livres interdits par l’occupant. Cette liste d’un millier d’ouvrages sera complétée à plusieurs reprises durant le conflit.
La censure des correspondances, présente dans l’histoire dès l’ouverture des Postes Royales aux particuliers jusqu’à Napoléon  III, est également rétablie en temps de guerre en raison de l’intérêt national.

Pendant la guerre d’Algérie, en 1955, la loi sur l’Etat d’urgence est votée. Encore présente dans nos codes, elle autorise le Ministère de l’Intérieur et les préfets à prendre « toute mesure pour assurer le contrôle de la presse et de la radio ». Sous couvert de cette loi, de nombreux journaux et livres furent saisis sous le prétexte d’atteinte au moral de l’Armée.
Cette loi étant toujours théoriquement en vigueur, on peut s’inquiéter de la liberté d’expression en cas d’opposition trop forte et/ou de soulèvement de la population…

[Encart] Les fleurs du mal

25 juin 1857, Poulet-Malassis édite un recueil de poèmes de Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, à 300 000 exemplaires. L’opinion est partagée sur cette oeuvre provocante. Le Figaro fait même campagne contre l’ouvrage et publie le 5  juillet une tribune signée Gustave Bourdin. Cet article aurait attiré l’attention du Parquet qui ouvre une procédure à l’encontre du poète et de son éditeur.

Baudelaire ayant beaucoup d’amis républicains tenta de faire jouer ses relations, en vain. L’audience a lieu le 20 août. Le réquisitoire du parquet fait état d’une offense à la morale et dénonce « cette tendance croissante, mais certaine, cette fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire comme si le délit d’offense à la morale publique était abrogé, comme si cette morale n’existait pas ». Le couperet tombe le jour même ; l’auteur est condamné à 300 F d’amende, son éditeur à 200 F et six poèmes sont supprimés du recueil initial. Heureusement pour nous, lecteurs, ces poèmes seront présents dans les éditions suivantes de l’oeuvre dans les « Epaves ». Mais la polémique des Fleurs du Mal survivra à son auteur : en 1924, un exemplaire de l’édition de 1857 est retiré de la vente. Le jugement de 1857 est finalement cassé en 1949.

Même si Baudelaire n’a pas fait appel de la condamnation pour ne pas supporter les frais d’une procédure, à sa manière, dans un poème, il partagea ses sentiments. On le retrouve dans les Nouvelles Fleurs du Mal éditées en 1866 par Poulet-Malassis depuis la Belgique où il s’est réfugié :

Epigraphe pour un livre condamné :

Lecteur paisible et bucolique,
Sobre et naïf homme de bien,
Jette ce livre saturnien,
Orgiaque et mélancolique.

Si tu n’as pas fait ta rhétorique
Chez Satan, le rusé doyen,
Jette ! tu en comprendrais rien,
Ou tu me croirais hystérique.

Mais si, sans se laisser charmer,
Ton œil sait plonger dans les gouffres,
Lis-moi, pour apprendre à m’aimer ;

Âme curieuse qui souffres,
Et vas cherchant ton paradis,
Plains-moi !… sinon, je te maudis !

[encart] Sanctions

Les sanctions pour les œuvres jugées subversives allaient du simple refus de publication à l’emprisonnement.
En 1717, Voltaire, délaissé par son mécène le Duc de Choiseuil, est interné à la Bastille.
En 1752, Louis XV interdit l’impression et la diffusion des deux premiers volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.
En 1894, Jean Grave, auteur de «la Société mourante et l’anarchie» est condamné à deux ans de prison et 1 000 F d’amendes pour «provocation au vol, à l’indiscipline et au meurtre».
Notons que dans certains pays, les auteurs d’écrits déplaisants pour le pouvoir risquent la peine de mort.

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