Internet et Démocratie

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Lors d’élections, dans les parlements, ou même lors de référendums sur le Net, mais à l’intérieur de réseaux fermés dont les membres, tels ceux des guildes médiévales, sont cooptés dans leurs propres rangs. Les principes nétocratiques remplacent les principes étatistes. Les mesures de force remplacent les idéologies. La nouvelle classe dirigeante dont nous observons la naissance n’est plus intéressée par la démocratie, au-delà d’une simple curiosité nostalgique. Le souci de l’appareil idéologique netocratique : faire que le processus tout entier paraisse «naturel » ».Les Netocrates, p.84.

Dans la société netocratique, la démocratie n’est plus qu’un pâle fantôme des âges passés. Désormais, le pouvoir est sur le Net. Certains pensent naïvement qu’Internet peut se subsister à la démocratie, car il est plus facile de s’exprimer et de se parler. C’est là un préjugé qu’il nous faut démonter.

    Internet est un outil, un magnifique outil dont les potentialités sont infinies. Ne transformons pas cet outil en finalité, ne substituons pas l’IRL à l’Internet. Internet est une opportunité pour repenser nos démocraties, souvent court-circuité par de multiples Kratos, mais nullement une opportunité pour les supplanter. Internet pensée comme lieu de contre-pouvoirs, évidemment, là on peut évoquer Anonymous et l’Hacktivisme par exemple, mais Internet pensé comme nouvelle capitale du pouvoir, c’est le retour à la loi de la jungle.

    Nous voulons aborder deux points essentiels qui rendent impossible tous projets démocratiques via le Net exclusivement : le regroupement des Internautes selon des critères communs ; la violence symbolique sur le Web.

Des relations à la carte

    La démocratie suppose différents points de vue, différentes idées, différentes idéologies, selon différents critères et degrés. La société démocratique est ce lieu où ces points de vue, parfois opposés, peuvent se parler, débattre, dialoguer. Même les minorités peuvent s’exprimer et prendre la parole. Regardez autour de vous, nul doute qu’il y a dans votre ville une multiplicité de points de vue, des gens avec qui vous travaillez qui pensent différemment, ce qui ne vous empêche pas de discuter avec eux. Dans la société, on ne choisit pas forcément qui on fréquente, on peut certes choisir ses relations amicales, mais dans la vie quotidienne on rencontre tout le temps la différence. Ces différences sont enrichissantes quand elles s’opèrent dans un tissu commun qu’est le dialogue. La démocratie encourage cet enrichissement, cette confrontation raisonnable et paisible de différentes perspectives. La démocratie ne suppose pas qu’un camp ait raison sur un autre, personne n’est détenteur d’une vérité, tout est question de compromis, le meilleur des compromis étant au bénéfice du plus grand nombre, tout en sachant que ces compromis sont toujours renégociés, car la démocratie est en constant mouvement. En théorie, les pouvoirs doivent toujours bouger (en théorie, car malheureusement dans la réalité on voit toujours les mêmes têtes), et ces pouvoirs sont limités par des contre-pouvoirs (là, Internet peut jouer un rôle déterminant).

    Maintenant, regardons ce qui se passe de plus près sur le Web. Dans la société, on ne choisit pas dans quel cercle on va évoluer, on doit jouer avec toutes les différences que nous rencontrerons, dans le plus grand respect des autres ; sur Internet, on peut choisir un cercle dans lequel évoluer, on peut s’agréger à des groupes pour lesquelles nous adhérons dans le thème ou l’idée. Sur Internet, on peut éviter de se frotter aux différences, on peut fuir les opinions qui ne sont pas les nôtres ou qui nous dérangent, on peut à la carte tisser un réseau qui nous ressemblera le plus. Bref, sur Internet, on a tendance à rester avec ses semblables, à côtoyer des gens avec qui on a tout en commun. Et s’il y a désaccord avec un membre du réseau, cela se traduit généralement par un départ volontaire, ou un bannissement. Sur le Net, on se confronte moins aux différentes opinions que dans la société. Certes, on peut naviguer sur le Web, prendre un peu la température, lire les commentaires des autres, recenser les opinions, mais cela ne se fait jamais dans le cadre d’un débat serein, d’un vrai dialogue. Et quand un vrai dialogue il y a, on n’est jamais à l’abri d’un petit malin ou d’un Troll qui viendra mettre son grain de sel, juste pour le fun. Internet est un bon endroit pour se faire une idée des opinions en tout genre, mais un très mauvais endroit pour installer un débat constructif démocratique, si ce n’est dans des réseaux fermés peut-être. Mais si le réseau est fermé, à quoi bon débattre ? Bref, le serpent se mord la queue. Attention, nous ne disons pas que les débats ne sont pas possibles, nous disons juste que les débats sont bien plus difficiles à mettre en place qu’à l’extérieur.

« Si l’on peut facilement trouver sur le Net des gens avec qui l’on a tout en commun et fuir ceux qui ne nous correspondent pas, le Net devient inutile comme défense de la démocratie » Les Netocrates, p.83.

Les violences symboliques sur le Net : les ringards, les cons et les noobs

    L’idée de « violence symbolique » a été pensée et formulée par Bourdieu et Passeron afin de mieux comprendre les rapports de forces qui s’opèrent en cachette dans la société. La violence symbolique désigne « tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force ». Prenons un exemple bête : les élites se reconnaitront entre eux à la fois dans leurs manières, leurs comportements, leurs cultures communes, leurs accoutrements vestimentaires. Toute personne ne maîtrisant pas cet attirail symbolique sera littéralement écrasée par ces élites. Cet écrasement social est une violence symbolique. On le voit très bien dans le monde du travail : le cadre sera toujours habillé de la même manière, partagera un vocabulaire et un comportement avec ses autres pairs, créant une sorte de murs de béton pour ceux de rangs inférieurs. À l’inverse, celui en bas de l’échelle devra par exemple se coller un badge à son nom sur sa chemise afin de bien montrer qu’il est symboliquement à la disposition de tous, tout autant qu’un bocal sur lequel on a collé une étiquette. Cette violence symbolique opère un tri entre les gens, les empêche de se mélanger, de progresser. Celui qui est littéralement écrasé par cette violence ne parviendra pas à gravir les échelons, malgré ses compétences et sa volonté, car il ne détient pas les « codes » ou du moins il ne parvient pas à se les approprier comme il le faut.

    Sur Internet, ces violences symboliques ne sont pas déterminées en fonction de votre rang social, point de ça sur le Web, mais chaque réseau a ses propres codes, ses propres symboles qui peuvent vous laisser sur la paille par simple méconnaissance. Le débutant, le noob, le naïf, sera véritablement écrasé par le réseau dès lors qu’il voudra s’y investir. Soit il devra deviner les codes par lui-même et les adopter, ou se faire coopter par un tiers, soit il abandonnera ou se fera jeter.

    Dans le monde netocratique, c’est la méritocratie qui fait que vous pouvez vous élever dans le réseau. Cette méritocratie est pensée comme naturelle et légitime : vous êtes compétent, vous grimpez ; vous êtes incompétent, vous dégagez. En réalité, la méritocratie, comme pour les élites des classes sociales actuelles, joue sur cette violence symbolique. Ce n’est pas tant une question de compétence qui fera que vous serez accepté ou non dans les réseaux, mais une question de comportement, voire même de psychologie. Tout en bas de l’échelle, celui qui fait le plus souvent les frais de ces symboles qu’il ne maîtrise pas, c’est le noob. Quand ces noobs qui veulent s’investir sur un réseau abandonnent, on pense que c’est une question d’incompétence, mais c’est bien plus souvent une question psychologique : nous ne sommes pas tous en fer forgé, certains sont extrêmement compétents, mais néanmoins plus fragiles, car plus sensibles. La méritocratie netocratique est un leurre, c’est encore une arme de dominants sur les dominés, et les plus faibles en font les frais.

    Sans proprement parler de violence symbolique, il y a tout un jeu de ringardisation des différents groupes et réseaux sur le Net. Prenons un exemple, assez amusant, de ces petites guéguerres symboliques que l’on trouve sur le Net. Les pro-facebook traiteront de ringards tous ceux qui n’ont pas de comptes Facebook ; inversement les anti-Facebook traiteront de neuneu ou de cons ceux qui ont un compte. Chaque clan aura son attirail de termes et de symboles pour se moquer de l’autre et au final aucun des deux partis ne se parlera, et un pro-facebook qui se frotte avec les meilleures intentions à un réseau anti-facebook connaîtra l’écrasement de ces symboles qu’il ne maîtrise pas. Un ringard, rappelons-le, c’est un individu que l’on juge en retard, qui n’est pas dans le vent, à la traîne. Bref, les ringards sont ceux qui ne sont pas dans la norme actuelle, encore une façon de les inférioriser comme des gens dépassés. Les dialogues entre les ringardisants et les ringardisés sont difficiles, parfois impossible. Là nous avons pris un exemple simple et inoffensif, amusant disions-nous, car cette guéguerre profacebook antifacebook est plus un jeu qu’autre chose, mais dans d’autres cas on en vient à de véritables gestes agressifs et malveillants. Encore une fois, des débats démocratiques sereins sont difficiles quand les violences symboliques s’exercent autant.

Toute la force d’Internet réside dans ce côté bordélique. Internet est une jungle, un endroit hostile pour les non avertis, un endroit où il n’est pas possible de planter les tentes de la démocratie, mais c’est pourtant bien dans cette jungle, au-delà de ses dangers, que l’on trouve les meilleurs fruits et des plantes médicinales qui peuvent venir à bout de certaines maladies vicieuses. Internet c’est tout ça, le meilleur et le pire, des forces contraires qui s’entrechoquent, des fruits pourris, des fruits délicieux, des poissons et des remèdes. C’est dans ces zones fertiles qu’Internet peut devenir un excellent complément à la démocratie, non en s’y substituant, mais en apportant ses richesses, en y frottant ses contre-pouvoirs. C’est sur le modèle d’Internet qu’il est aussi possible d’améliorer les démocraties en place, de relancer leurs processus. Ce nouveau modèle de démocratie, qui ne nie pas la démocratie représentative, mais qui la complète pourrait se nommer Démocratie Proximale. Nous en reparlerons dans un futur article, promis.

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