La mort de l’individu

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On arrive là au nœud de tous les problèmes, ce pour quoi la netocratie comme nouvelle sphère dominante est indéfendable : la fin de l’individu. Avec la fin de l’humanisme « l’homme est mort », avec la netocratie, « l’individu est mort ». Ça en fait des cadavres.

Tout d’abord, l’individu, c’est quoi ?

    L’individu est un noyau indivisible, c’est ce qui fait que chaque homme, chaque femme, est une singularité. L’individu est celui qui peut dire « je ne suis pas un autre ». Ceci suppose donc que malgré tous les changements que nous pouvons éprouver au cours d’une vie, quelque chose en nous reste le même. De fait, l’individu incarne un point de vue, une perspective à part entière, perspective qui n’appartient qu’à lui. L’individu est inaliénable, il ne peut devenir étranger à lui-même.

    Prenons un exemple tout simple : le vous présent est sans doute complètement différent de votre vous passé d’il y a dix ans, il n’empêche que vous arrivez à maintenir un lien d’identité entre le vous présent et le vous passé, comme si un noyau dur, malgré les changements, avait persisté. Ce noyau dur est indivisible, c’est ce qui fait de vous un individu à part entière. Vous êtes le même dans la différence. Certes, comme le rappelle très bien le livre Les Netocrate, l’ego (le je) ne fait pas la pensée, c’est la pensée qui constitue l’ego. Autrement dit, le je change en fonction des pensées (voir le livre page 121 sur cette question de l’ego). Or, pas plus que vous avez changé littéralement de corps après une séance de tatouage ou de chirurgie esthétique, le je ne change pas en un autre. L’ego se déplace, se transforme, mais cela ne veut pas dire que l’égo devient autre radicalement. Votre point de vue change, selon votre parcours, vos opinions, mais votre point de vue du moment n’appartient qu’à vous seul, personne ne peut prétendre penser à votre place, tout comme vous ne pouvez prétendre pouvoir incarner le point de vue de quelqu’un d’autre, ou penser pour un autre. Là est l’indivisible et c’est là dessus que repose la démocratie : accorder les points de vue entre eux, sans les nier. Démocratie suppose des individus.

    L’individualisme repose sur ce principe : tout part des individus, des particuliers. L’individualisme n’est pas incompatible avec l’holisme, l’holisme étant une vue d’ensemble. Pour le dire autrement, les psychologues (ceux qui partent de l’individu) et les sociologues (ceux qui partent du collectif) ne se tapent pas forcément dessus, ils sont plutôt complémentaires. La démocratie est un parfait exemple de cet accord entre l’individu et le collectif : on accorde de l’importance à chaque point de vue, pour construire un socle collectif.

Les 4 processus et structures qui nient l’individu

    Il existe quatre types de structure dominante qui reposent sur le déni ou l’écrasement des individus :

  • La massification. Quand les individus ne sont plus que de simples composants d’une masse uniforme. La massification est le propre des nationalismes, de tous ces groupes extrêmes qui prônent une identité nationale transcendante et dominante. C’est aussi le propre des fascismes en tout genre : écraser les individus au nom du peuple un et unique, ou au nom d’une race. C’est le cœur même du totalitarisme : le totalitarisme n’accepte pas les singularités. Par exemple, prenons le communisme léniniste et stalinien, un processus de massification au nom d’une utopie qui aura fait beaucoup de morts. La démocratie est morte sur l’autel du parti unique. La masse est un monstre qui ne pense pas et qui écrase les individualités.
  • L’égocentrisme. C’est un préjugé sans fondement qui fait de l’égocentrisme un synonyme de l’individualisme. On mélange souvent les deux. Or, c’est tout l’inverse. Un égocentrisme c’est un excès d’ego (un excès du je), l’égocentrique considérant qu’il n’y a qu’un seul individu : lui. Ce faisant, l’égocentrique demeure indifférent aux autres individualités, voire même les écrase au nom de sa propre personne. Pas d’individualisme possible dans un monde d’égocentriques. Dans une société ultra libérale, où chacun est en concurrence avec l’autre, c’est l’égo le plus fort qui gagne. Ce système-là pousse à l’égocentrisme généralisé. On comprend dès lors que le capitalisme libéral n’est pas un individualisme au sens où nous l’avons présenté, mais une machine à broyer les individus dans la jungle de l’Ego le plus fort.
  • La culpabilisation et le stress. Ce sont certes deux choses différentes, mais elles ont en commun l’écrasement de l’individu par lui-même. La culpabilisation est l’arme par excellence des religions, elle fige l’individu dans ses erreurs, l’empêche d’avancer. Il en résulte que l’individu se sentant constamment coupable va devenir son propre petit tyran, bridant ses pensées et son comportement dans les normes imposées par les mœurs (dans le cas présent, la loi religieuse). On retrouve le même processus dans le management moderne. La culpabilisation qu’éprouvent les salariés leur impose de devenir leur propre petit tyran, et il faut ajouter à cela un stress quasi permanent. Soit le salarié devient copie conforme à ce qu’on lui demande, se mettant des œillères devant les yeux, obéissant au doigt et à l’œil à ses supérieurs, et surtout s’autopunissant avec ce non-droit à l’erreur ; soit il est écrasé par les autres, il devient le mouton noir du groupe, et si possible il est éjecté. Dépression et suicide sont l’ultime conséquence de ce processus qui détruit petit à petit les individualités. Religions, sectes, et entreprises au management anglo-saxon ont cela en commun (voir notre article dans le numéro 3 page 38 ).
  • Le dividisme, néologisme que nous faisons à partir du terme « dividu », le dividu étant le nouvel individu de la société netocrate. Nous sommes là dans l’exact opposé de la massification : si la massification détruit les individus en les associant uniformément en une totalité, le dividisme nie l’individu en le fragmentant dans un processus quasi schizophrénique (schizophrénique au sens trivial du terme, pas au sens clinique).

La netocratie, comme on le constate à partir de la  réflexion de J. Söderqvist et A. Bard, n’admet plus l’individu, substitué par un autre concept emprunté à Gilles Deleuze, le « dividu ».

    Le dividu, contrairement à l’individu, n’a pas ce noyau indivisible. Le dividu change tout autant de fois qu’il change de masque, ses identités sont multiples, éphémères. Tout est divisible, tout est mobile. Cela suppose une infinité de points de vue, sans limites.

    Dans une société netocratique, l’individu n’a plus sa place, seul le dividu peut évoluer dans ce monde en constant changement. Le dividu est tout aussi changeant que l’environnement qu’il occupe. Vous aurez sans doute compris que ce dividu se prête parfaitement à l’univers du Net, avec ces multiples avatars, ce mobilisme. Le nouveau paradigme netocratique ébranle l’individu au nom du dividu. « L’individu est mort » pour paraphraser le « Dieu est mort » de Nietzsche.

    La possibilité de pouvoir changer d’identité, de demeurer anonyme, d’expérimenter de nouveaux visages, de jouer avec d’autres points de vue, tout cela est incroyable et magnifique dans la construction individuelle. C’est une profonde mutation de nos sociétés qui en résulte. Cependant, dans la netocratie, l’idée d’un dividu changeant et englobant toutes les sphères sociales exclura petit à petit l’individualité.

« Dividu : Être humain perçu non pas comme indivisible (individu), mais comme divisible. Le dividu nourrit en son sein de multiples identités, dont aucune n’est perçu comme plus réelle ou plus originale que les autres, et permet à chaque facette de prévaloir sur les autres en fonction des nécessités de l’adaptation au contexte, alors que l’individu s’efforce de n’être qu’une même personnalité intégrée.»(définition selon A. Bard et J. Söderqvist dans Les Netrocates 2)

Des masques divisibles et éphémères

    Les multiples identités qu’emprunte le dividu sont éphémères. Le dividu qui nie son individualité primordiale, celui-là nie sa propre fugacité dans ce jeu de l’éphémère. Pour le dire autrement, le dividu, dans son jeu des masques (par masques nous entendons les multiples identités qu’il prend), nie sa propre mort. Niant sa propre fin, niant le caractère éphémère de sa vie, il est dès lors très simple de faire l’économie du sens. À force de se travestir, on finira par se perdre. Mais vient un jour l’insoutenable moment, ce moment que nous avons tous vécu au moins une fois, ce moment du « qui suis-je vraiment ? », ou pour le dire autrement sans tomber dans les méandres de la métaphysique, « qui je veux être, ici et maintenant ? », « qu’est-ce que je veux faire avant de quitter la scène ? ». Nier son individualité, c’est nier ces questionnements, questionnements profondément humains qui donnent élan à l’agir, qui nous poussent à nous tourner vers l’autre, car c’est avec lui qu’on partage la scène mondaine et qu’on se construit (et réciproquement). Se reconnaître soi comme individu suppose que l’on reconnaisse l’autre comme individu : « je ne suis pas un autre », « l’autre n’est pas moi », c’est le préalable à tout dialogue d’ailleurs.

    Un individu dispose de différents modes d’apparaître. Il peut jouer de son identité, porter autant de masques qu’il le souhaite sans que cela change quoi que ce soit à son indivisibilité fondamentale et nécessaire. En dehors du Net, nous portons des masques en société. Être une personne, c’est avoir un masque. Personne vient du latin, Persona, qui désignait aussi le masque que porte un comédien quand il joue. Devenir une personne, c’est se construire un masque que l’on portera sur scène. Mais tout à chacun sait que des masques en société nous en portons plusieurs. Cette multiplicité de masque augmente sur le Net avec la possibilité de forger les masques que l’on souhaite tout en dissimulant son identité véritable. Quelle différence il y a-t-il entre ces masques que porte l’individu et ceux que porte le dividu ? C’est que derrière le masque que porte un dividu, il n’y a plus rien. Problème. Pour porter un masque, il faut un porteur de ce masque, une face originelle en quelque sorte. Cette face originelle, c’est l’individu. Proclamer la mort de l’individu au nom d’un dividu, c’est tomber dans un paradoxe insoutenable, le paradoxe du masque sans porteur, comme si on pouvait imaginer pouvoir enfiler des vêtements sans le corps. Pour le coup, on a là une véritable chimère.

Une société aresponsable

    L’idée de « dividu », telle qu’elle est présentée dans Les Netocrates, prend sa source sur la thèse pseudoscientifique (nous disons pseudo, car la thèse avancée se révèle fausse) qu’il n’y pas, en l’homme, « d’instances de contrôle ». En gros, quand nous croyons choisir, être maîtres de nos pensées et de nos actions, nous sommes en pleine illusion. Notre libre arbitre n’est qu’illusion. C’est un problème aussi vieux que les premiers questionnements philosophiques : ce que nous nommons libre arbitre ne serait-il pas une illusion, un mirage ? Si le dividu est mouvant, changeant, c’est parce qu’il n’y a plus aucune raison qu’il soit immobile, car ce qu’il croit être « une instance ultime de contrôle » ou une « conscience », il le considère comme une chimère (d’un point biologique, il serait « impossible de situer l’instance ultime de contrôle de soi » Les Netocrates, p.195). Le dividu s’ouvre alors pleinement aux flux de son environnement, il se déplace et se transforme comme lui, se divise, se dilue dans son milieu. Le dividu cherchera avant tout à être le plus branché, il ne se posera plus de questions éthiques, mais des questions esthétiques : « L’éthique sera de plus en plus une question d’esthétique » (p.201).

    S’il n’y a pas d’indivisible, s’il n’y a pas « d’instance de contrôle », peut-on encore parler de responsabilité ? Un individu, un tant soit peu équilibré, est considéré comme responsable, responsable de ses actes, de ses paroles, de ses projets… La justice juge des êtres responsables, et s’elle se trouve face à des individus irresponsables (par exemple un enfant, une personne souffrant d’une maladie…), elle ne peut les condamner. On ne condamne pas quelqu’un qui n’aurait pas pu ne pas faire autrement (puisqu’un individu irresponsable ne choisit pas, ne peut pas peser le pour et le contre).

    Or, dans une société sans individus, où les dividus seraient des êtres mouvants sans « instance de contrôle », comment envisager une justice possible ? Les dividus ne seraient pas en soi irresponsables, car ce serait supposé qu’une responsabilité est encore possible, ce qui n’est plus le cas non plus. Dans une société netocratique, la question de la responsabilité et de l’irresponsabilité ne peut plus se poser, si ce n’est en terme de vieilles fictions dépassées. En cela, cette société ne serait pas irresponsable, mais a-responsable, c’est à dire une société où le critère de responsabilité ou de non-responsabilité ne se poserait plus.

    Comment faire alors ? Eh bien nous posons cette question à ceux qui se proclament « Netocrates » et qui chantent avec entrain la mort de l’individu. Bon courage !

Il n’est pas possible de nier l’individu sans glisser vers des pentes abruptes. Parce qu’il y a des individus, il y a des points de vue différents, des idées différentes, des collaborations possibles avec autrui. L’individualisme est la condition préalable à toute démocratie. Pas de démocratie sans individus.

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