Le culte de la transparence et de l’information

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« Une fausse idée répandue parmi les théoriciens de l’information du capitalisme tardif est que la transparence va entraîner une société bien plus ouverte, avec une visibilité démocratique à tous les niveaux, dans laquelle tous les participants auront le même pouvoir d’influence et le même accès à l’information. Ce raisonnement n’est qu’une propagande netocratique palliative […]. La société informationnelle est largement dominée par des hiérarchies de pouvoirs » Les Netocrates, p.125.

Si une nouvelle religion sacro-sainte devait naître sur le Net, ce ne serait pas sans le culte de la transparence et de l’information. Ces cultes sont d’ors et déjà acquis sur les réseaux. Avant toute chose, nous devons préciser ce que nous entendons par là, afin qu’il n’y ait pas de quiproquo.

    Internet, c’est d’abord un flux de données et d’informations, accessibles pour la plupart des utilisateurs, un maillage de connexions qui s’étend désormais dans tous les pays et sans frontières (hormis les pays tyranniques ou pauvres). On peut voir cela comme une sorte d’écosystème : des courants qui se propagent dans des embouchures ou autres affluents. Ces données et autres informations peuvent servir d’outils, soit pour créer de nouvelles informations, ou pour se tenir au courant, ou encore pour contacter d’autres internautes…. L’idée de la transparence s’articule autour de ces processus que sont les informations : l’accessibilité. Mais il s’agit aussi d’une question de neutralité, car quand il est possible de s’assurer que ces informations ne sont pas détournées ou confiner, il est possible de s’assurer de cette neutralité. Les finalités sont les suivantes : accessibilité pour tous et par tous (égalité donc). Nous sommes dans une question de moyen, c’est là la force du Net, c’est ce qu’il faut préserver (voir la Déclaration d’indépendance du cyberespace).

    Du coup, quand nous disons que cette idée de transparence et d’information devient un véritable culte, qu’entendons-nous par là ?  C’est simple : le culte de l’information et de la transparence n’est plus une question de moyen, mais de fin. Autrement dit, l’information et la transparence n’ont de finalité qu’elles-mêmes.

Le culte de l’information

« Nos pensées sont guidées par les informations auxquelles nous avons accès.[…] Les informations disponibles dictent la possibilité des pensées et des actions ». Les Netocrates, p.17-18

    Prenons un exemple simple, en dehors du web. En économie, quand vous avez de l’argent, ou quand vous vous faites de l’argent, c’est en vue de quelque chose : avec cet argent vous payez des salariés, vous vous lancez dans un projet, vous partez en voyage, vous remboursez une dette…. Bref, l’argent sert à quelque chose de concret. Si on vous dit qu’un type a gagné 1 000 euros, et qu’avec ces 1 000 euros il paye un autre type pour casser la gueule de quelqu’un d’autre, vous allez sans doute vous offusquer. Si on vous dit qu’un type a gagné 1 million d’euros, et qu’avec ces 1 million il fait don de son argent à une cause humanitaire, vous allez applaudir. Ce que nous voulons dire, c’est que ce n’est pas la somme gagnée qui compte, c’est ce qu’on en fait. L’argent dans ces deux de cas de figure est un moyen, un outil, qu’on peut utiliser dans un sens comme dans un autre, peu importe la somme. Mais quand l’argent n’est plus un moyen, quand l’argent devient une fin, quand on veut se faire de l’argent pour se faire encore plus d’argent, on tombe dans le gouffre économique que nous connaissons aujourd’hui. Ce n’est plus la fonction de l’argent qui compte, mais la plus haute somme, l’accumulation. On voit des fortunes qui, au lieu d’être investies dans des projets réel et concret, sont réinvesties dans des paris en bourses, dans une économie virtuelle. S’il y a gain, le gain est quasiment réinvesti à nouveau dans cette économie virtuelle pour se faire encore de l’argent. S’il y a perte, c’est l’économie réelle qui en prend un coup. Et on tombe dans un cercle vicieux, la quête de l’argent pour l’argent est devenue absurde. Le résultat on le connait, un petit voyage en Grèce suffit pour s’en faire un panorama. Les parieurs, eux, plongés dans le culte de l’argent, du capital, continuent à piloter leurs machines infernales sans queue ni tête.

    Eh bien pour l’information, c’est exactement pareil. Dans la netocratie, ce n’est plus l’argent pour l’argent qui compte, mais l’information pour l’information. Les netocrates sont des sortes de Traders de l’information : ils se débrouillent pour récupérer les meilleures infos, ils les manipulent (un peu comme à la bourse on jouerait avec les valeurs par les ventes et les rachats) et les exploitent, ou (et c’est là une grande différence de l’ancien système) les imploitent ( = les gardent pour eux et pour leur réseau). Ils font la pluie et le beau temps, leur but étant la maîtrise de l’information, leur distribution ou leur appropriation. Qu’importe ce qu’on en fait, de toute façon elles sont périssables. Le plus important, c’est la potentialité d’attention qu’elles ont ou qu’elles peuvent avoir. L’attention est à l’information ce que la valeur est à un billet. Prenons un exemple sur l’actualité : entre la mort de milliers d’enfants dans un pays du centre Afrique, et la mort de Mickeal Jackson, laquelle de ces deux informations a un plus grand potentiel d’attention, laquelle va capter le plus d’audience et le plus d’intérêt ? La deuxième, malheureusement. Si nous avons pris cet exemple, c’est pour bien vous montrer que l’attention ne signifie pas forcément l’importance qu’il y a dans le contenu même de l’information. Autre exemple, entre la naissance d’un enfant d’une star internationale et la découverte d’une nouvelle bactérie régénératrice qui pourrait apporter beaucoup à la science, il est évident que l’information la plus importante pour nous tous serait la deuxième, mais encore une fois c’est l’attention qui compte, donc la première. Les gens préfèrent parler people que de parler progrès médicaux pouvant pourtant concrètement les concerner à l’avenir. Dernier exemple, en dehors de l’information journalistique cette fois, entre un site internet qui parle d’histoire et de philosophie et un autre qui montre des Lolcats, à votre avis, lequel de ces sites aura plus de chance de trouver son audience ? Attention, nous ne jugeons pas, nous aimons les Lolcats , et les gens vont où ils veulent. Ce que nous voulons dire, c’est que l’accès à l’information sur Internet ne marche pas par pertinence ou par importance, mais par attention et par buzz. Pour le coup les médias l’ont bien compris, il suffit de regarder les informations du JT : le foot c’est toujours plus important que la guerre en Syrie dont on en entend quasiment plus parler (à moins de chercher volontairement les infos).

    Dans le culte de l’argent du capitalisme libéral, l’argent devient une fin, les individus deviennent les moyens en vue de cette fin. C’est le monde à l’envers, puisque l’argent au départ était un moyen, un outil, en vue de la seule finalité légitime, les individus. Dans le culte de l’information de l’informationnalisme et de la société netoratique, le schéma est exactement le même : l’information (et surtout l’attention qu’il y a dans cette information) est une fin, les individus (internautes) des moyens en vue de faire monter l’audience et l’intérêt. L’information pour l’information, l’attention pour l’attention, et au milieu de tout ça, dans ce nuage de divertissement informationnel, de pauvres consommateurs démunis : c’est le consumtariat.

    Une information se doit d’abord d’être utile, d’apporter quelque chose, d’être utilisable, et si possible au plus grand nombre, et non d’être manipulé en vue de sa seule attentionnalité. Le monde netocratique est un monde de sensationnalisme, où seul ce qui peut faire du bruit à une valeur. Pour le reste, qu’importe sa pertinence, sa qualité, ses potentialités pratiques pour les individus, si elle n’est pas un tant soit peu sensationnelle, poubelle (par l’oubli et l’indifférence). L’information devient divertissement.

« L’attention est la seule monnaie de référence du monde virtuel. […] La stratégie et la logique de la Netocratie est donc attentionalistes bien plus que capitalistes » Les Netocrates, p.209.« L’important, c’est la capacité à créer de l’attention dans les cercles qui importent. Avoir quelque chose à dire qui fasse taire le brouhaha de l’information. Bienvenue dans l’attentionnalisme ! » Les Netocrates, p.223.

Dans le monde de l’informationnalisme, on ne lit plus vraiment, si ce n’est qu’en diagonale. On part du principe que tout doit aller vite, que nous n’avons pas à rester trop longtemps sur une même information. Du coup, il ne s’agira plus de se cultiver, d’apprendre, de débattre, d’argumenter, mais de parler le plus fort, de faire le plus de bruit possible. Ce bruit sera souvent synonyme d’agressivité, et celui qui essayera de poser des arguments réfléchis, subtils, de prendre un peu de temps pour expliquer les choses, passera pour un ringard et se fera sans doute éjecter avant d’avoir fini de s’expliquer. C’est comme ça que ça se passe déjà sur la plupart des réseaux. Ce sont les trolls qui font la loi le plus souvent, ils dissent n’importe quoi, ils essayent de choquer pour augmenter l’attention qu’on peut porter sur eux, et ça marche. Lors d’un débat, mettez un internaute réfléchi débattre avec un Troll , il sera complètement démuni, puisque le Troll n’obéit à aucune logique, si ce n’est la logique de faire du bruit, du buzz. Faire du bruit, qu’importe les raisons, qu’importe les moyens, voilà encore une propriété du culte de l’information : même si l’information est artificielle et vide, créer de toutes pièces par un Troll, elle a plus de valeurs par ses effets et l’attention qu’elle entraîne qu’une autre information sérieuse et sans doute moins sensationnelle (mais pourtant plus utile). Qu’on se le dise : le Trolling est potentiellement une forme de censure, en cela que le tapage que fait le Troll jette l’information importante en arrière-fond, la masque. Certains partis politiques et même l’Union Européenne l’ont bien compris, car ils ont intégré dans leurs tactiques de communication l’enrôlement d’une armée de Trolls chargé de discréditer et de court-circuiter les idées et discussions contradictoires à leurs visées.

   Le sensationnalisme des médias, l’agressivité de certains sur le Net, la loi de celui qui fait le plus de bruit, le Trolling, voilà des phénomènes que l’on peut déjà rencontrer et qui annonce la société netocratique à venir.

Le culte de la transparence

« La transparence est bien plutôt une chimère, un mythe de la propagande Netocratique, qui n’existe que sur des zones extrêmement étroites et horizontales. […] Nous devons faire le deuil de la vue à long terme ». Les Netocrates, p.210

    Nous ne nous attarderons pas sur cette question du culte de la transparence, car c’est un thème que nous avons déjà abordé dans un article du précédent numéro.
Ce que nous pouvons dire, brièvement, c’est que ce culte de la transparence que nous évoquons, c’est cette idée de plus en plus partagée qu’une plus grande transparence sur le Net, et dans la société en général, voire une totale transparence, ne pourra qu’être un mieux pour nous tous. Mais si on pousse le raisonnement un peu plus loin, on voit très vite que cela pose problème.

    Tout d’abord, transparence suppose bêtement que l’on puisse voir et vérifier les choses sous toutes leurs coutures. Vérifier, c’est contrôler (ce n’est pas pour rien si la vérification au garage de votre voiture s’appelle « contrôle technique » ou que la vérification des acquis d’un élève en classe s’appelle « contrôle de connaissance »). Voir et vérifier une chose, un être humain, une institution, ou autre, c’est effectuer un contrôle, avoir un certain empire sur lui. Quand il s’agit de vérifier l’exercice du pouvoir, comme la politique, c’est très bien : ce que l’on demande à nos représentants c’est de rendre des comptes, car ils n’ont pas eu leur mandat par hasard. La population a le droit de vérifier ce qu’ils font et comment ils le font dans l’exercice de leurs fonctions (il ne s’agit pas non plus d’aller vérifier leurs vies privées), ce serait aller trop loin, à moins bien entendu cas exceptionnel où un politicien aurait des intérêts privés sur une affaire publique). Comme nous l’expliquions dans l’article du précédent numéro, là où la transparence peut être bénéfique, ce sont dans les sphères d’influence, ces sphères qui font la pluie et le beau temps dans nos sociétés. Car cette transparence devient dès lors constitutive d’un contre-pouvoir, elle permet de combattre les abus en tout genre, permet justement de combattre les sphères élitistes qui cherche à préserver leur domination.

    Mais quand on parle de culte de la transparence, on parle d’autre chose. On ne parle pas seulement des sphères d’influence, mais de toutes les sphères, individus lambda compris. Quand on ne met plus aucune limite à cette transparence, quand on pense que la transparence, ça ne peut être qu’un mieux, quand elle n’est plus un moyen, un outil, mais une fin, on en arrive à une extrémité néfaste. Intimité, vie privée, droit à l’oubli, droit de consultation, anonymat… tout cela est incompatible avec une transparence totale. On en arrive à un projet utopique complètement fou, qui en fin de compte profitera aux dominants (les netocrates) et finira d’écraser les dominés (le consumtariat).

    Encore une fois, nous vous invitons à lire -ou à relire- l’article du précédent numéro pour plus d’approfondissement sur cette question de la transparence.

Posséder, c’est dominer

    Posséder, c’est dominer. Avoir à disposition des informations que d’autres n’ont pas (c’est la visée des netocrates), c’est exercer sur ces gens une domination. Cela est d’autant plus vrai quand les informations en question sont des informations personnelles.
D’anciennes cultures considéraient que donner son nom à un autre, c’est lui permettre d’avoir domination sur soi. On retrouve la même idée dans certaines cultures amérindiennes qui considèrent qu’une photo de soi (ou un film) est un vol de son âme. Derrière ces pensées magiques, qui peuvent nous faire sourire, se cachent, en fait, une profonde sagesse qui devraient nous faire réfléchir davantage : posséder une information (comme l’identité nominative d’un individu), c’est le dominer. Cette domination est d’autant plus redoutable quand l’autre connait votre nom et pas vous. De même pour une photographie, via Facebook par exemple : on sait très bien les dégâts qu’une photo peut faire quand elle est diffusée n’importe comment. C’est une forme de dépossession de soi et de son image.

    On retrouve encore cette idée dans le monde du travail : quand vous faites des petits boulots, on vous oblige parfois à porter constamment sur vous votre nom et prénom sur un badge, ce qui ne sert à rien en pratique puisque les gens avec qui vous bossez vous connaissent, et ceux et celles qui ne bossent pas avec vous ne s’amusent généralement pas à vous appeler par votre prénom en lisant bêtement votre badge. Quant à ceux et celles qui veulent vous nommer, ils peuvent tout simplement poser la question « comment vous appelez-vous ? ». Et pourtant non, on vous fait porter un badge qui n’a aucune utilité. Pourquoi ? Pour vous avoir à disposition. On vous colle un badge comme on colle une étiquette sur un bocal. Cette information si innocente qu’est votre simple nom donne un avantage symbolique à ceux qui y ont accès. Question toute bête : avez-vous déjà vu un costard cravate porter un badge à son nom, en dehors d’un congrès ou d’un colloque, dans sa sphère de travail ? À méditer.

    Qui encore n’a pas fait ce rêve dans son adolescence, de se retrouver nu en classe, ou sur une scène de théâtre, moqué par l’ensemble de ses camarades et de son entourage qui, eux, sont tout à fait habillés. Cette nudité symbolise cette transparence, cette perte d’intimité, qui vous retire tout pouvoir en ce monde et qui donne tout empire des autres sur vous. Le culte de la transparence et la possession exclusive des informations ne sont pas tenables. Penser que la transparence  profitera à la démocratie est tout aussi absurde que de penser que l’obligation des médias à révéler ses sources assurera la liberté de la presse. Alors oui, ceux qui ont à disposition l’information, et qui la manipulent selon leurs intérêts, ont le pouvoir, font parti de la classe dominante. Les netocrates sont ceux qui vous collent un badge en permanence, qui vous voient à poil, qui vous disent quoi penser, comment penser en distillant et en manipulant l’information.

Profusion d’infos = plus  grande opacité

    C’est là un grand paradoxe qu’il faut souligner. La profusion d’informations, rendue possible par le Net, n’entraîne pas systématiquement plus de transparence. Certes, les informations sont disponibles, mais en même temps les quantités d’informations sont si importantes qu’on ne sait plus où donner de la tête. Là est l’une des raisons de l’attentionnalisme : quand il n’est plus possible de s’y retrouver, on choisit ce qui fait le plus de bruit, ce qui fait le plus de buzz.

    Dans cette jungle de l’information, comment trouver son chemin ? Comment retrouver les nouvelles sphères d’influences netocratiques dans cette profusion d’informations ? Les pouvoirs deviennent plus subtils, plus discrets. Regardez tous ces traités liberticides qui nous tombent dessus. Ces traités ne sont pas cachés, les informations sont généralement disponibles. Il n’y a pas de complot derrière, pas de dissimulation. Or, le grand public la plupart du temps ne connait même pas l’existence de tels traités. C’est grâce aux activistes et hackvistes que ces informations sont portées en avant sur la place publique.

    La profusion d’informations augmente l’opacité du monde dans lequel nous vivons.

S’informer ne suffit pas. Ce n’est pas parce que l’on a une grande bibliothèque bien remplie des meilleures informations possibles qu’on est moins bête. Bien au contraire, nous sommes dans l’illusion de connaître, d’être à la page, et de moins en moins de monde ne fait l’effort de prendre un peu de temps pour vérifier l’information en question, lier cette info à d’autres. Même les journalistes aujourd’hui ne peuvent plus vérifier leurs sources, pas par manque de compétences ou de sérieux, mais parce que la masse de données les écrase littéralement. Deux solutions s’ouvrent à nous : soit on prend ce problème à bras le corps et on essaie de ramener un peu de lenteur et de recul dans ce mélimélo de données, ce qu’essaient de faire de nombreux hacktivistes, chercheurs et journalistes ; soit on laisse faire les netocrates en les laissant manipuler et peser les informations en fonction de leurs valeurs attentionnelles, ce qui fera de nous de vulgaires consommateurs avide de divertissements informationnels.

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