La Netocratie, c’est quoi ?

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« Les Netocrates » n’est pas un manifeste !
Le terme même de « Netocratie » apparaît dans les années 90. Mais il faut attendre la fin de cette décennie pour que ce mot devienne une véritable notion signifiante suite aux travaux d’Alexander Bard et de Jan Söderqvist dans leur ouvrage Les Netocrates. Il a fallu du temps avant que ce livre soit correctement reçu, et après quelques années, on peut facilement dire qu’il est devenu la référence puisque c’est l’un des rares textes à proposer une réflexion très large sur les nouvelles sociétés s’installant sur le socle des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).
Tout d’abord, il ne faut pas lire cet ouvrage comme un manifeste, erreur fatale. Ce livre ne prend pas parti, il est « par delà le bien et le mal ». Ce texte cherche plutôt à comprendre le monde d’aujourd’hui et de demain, à poser des jalons interprétatifs en créant des concepts, en présentant les possibles conséquences. Dans une interview (parue dans ChronicArt), Jean Söderqvist le dit lui-même :

« Nous ne sommes pas des représentants de commerce : nous n’essayons pas de vendre l’Âge de l’Information aux consommateurs français, et nous ne faisons la promotion d’aucune idéologie. Nous affirmons simplement que ces changements arrivent, nous nous demandons pourquoi ils opèrent maintenant et pourquoi c’est une bonne idée d’essayer de les comprendre – pour ne plus être hors sujet ».

Nous prenons donc part au débat. Partant de ce texte nous allons essayer de mieux comprendre les conséquences de cette nouvelle société Netocratique. Nous proposerons nos propres conclusions, essayant de rassembler à la fois les réflexions posées par le livre et les préjugés que l’on rencontre sur le Net.

Changement de paradigme : du capitalisme à l’informationnalisme

« Paradigme : un paradigme définit presque littéralement quelles pensées peuvent être pensées, « Il représente simplement l’ensemble des préjugés et des valeurs qui réunit les membres d’une société donnée » (Les Netocrates, p.31).

La thèse principale du livre est la suivante : chaque technologie importante engendre l’émergence d’un nouveau paradigme, tel que le capitalisme, par exemple, qui s’est progressivement installé à partir de l’invention de l’imprimerie (ce qui ne s’est pas fait du jour au lendemain, l’imprimerie n’étant que la première étincelle) ; avec les nouveaux médias actuels et les nouvelles technologies de communication (Internet donc), nos sociétés sont en train de basculer vers un nouveau paradigme : l’informationalisme. Pour faire simple, nous passons d’un monde où c’est l’argent qui est au centre de tout, à un monde où c’est l’information qui occupe cette place. Sous ce paradigme informationnaliste, nos sociétés ne seront plus démocratiques mais davantage netocratiques.

Netocratie est un mot formé à partir deux termes : Aristocratie (l’aristocratie étant la classe dominante du féodalisme) et Internet. Les netocrates sont les nouveaux dominants de cette nouvelle société. Ce qui fait leur force, c’est qu’ils sont au cœur de l’information, ils se regroupent autour des réseaux les plus importants, ce qui leur donne ce pouvoir. Ils se rassemblent en réseau a priori ouvert, mais dont l’accès n’est possible qu’en fonction d’un certain mérite (d’après ses compétences, ses relations, ou des informations que l’on pourrait échanger). Cette élite dominante sera tout aussi minoritaire que l’élite actuelle. Ceux qui se présentent comme pro-netocrates pensent que les netocrates sont les utilisateurs du web en général, soit la majorité de la population. Rectifions le tire tout de suite : c’est faux. Les netocrates sont extrêmement minoritaires, à l’inverse de la classe inférieure de cette nouvelle société : le consumtariat.  Un peu comme la classe inférieure actuelle est bridée par son manque de moyens financiers, le consumtariat (terme formé à partir de consommateur et de prolétariat) est bridé par la pauvreté des informations qu’il reçoit, les informations intéressantes étant gardées ou manipulées par les netocrates dominants.

« Dans le nouveau paradigme, la nouvelle classe dominante gouverne la nouvelle classe inférieure en manipulant ce que nous pouvons appeler les tâches de consommation du consumtariat – plus simplement le désir. La différence fondamentale entre la netocratie et le consomtariat est que l’une contrôle sa propre production de désirs quand l’autre obéit à ses ordres. […] Les netocrates et les consumtariens consomment et, encore une fois, c’est l’élite qui dicte les termes ». Les Netocrates, p.152.

À quoi peut ressembler un netocrate ?

En extrapolant un peu la réflexion sur la netocratie développée dans le texte ou plus généralement sur le Net, on peut identifier plusieurs points qui caractérisent un netocrate :

  • Tout d’abord, le netocrate se présente comme une élite, il est au-dessus de tous, il prétend avoir une meilleur vue d’ensemble que les autres.
  • Le netocrate n’aime pas débattre, le dialogue, le respect des autres points de vue appartiennent selon lui à une époque révolue. L’argument ne compte plus, seules l’attention et la fonctionnalité comptent.
  • Il rejette l’individualisme au nom du dividualisme, le dividu ayant plusieurs identités, se mouvant dans un monde changeant.
  • Ce qui intéresse le netocrate, c’est l’information. On peut parler d’un véritable culte de l’information. Le contenu de l’information importe peu, c’est plutôt son potentiel d’attentionnalité qui compte. Le netocrate décide d’exploiter l’information ou, au contraire, décide de l’imploiter (= de la garder pour soi et pour son réseau).
  • Le netocrate voue un culte à la transparence, en fait sa propagande, ce qui est assez paradoxal, car en réalité la société netocratique sera sans doute plus opaque.
  • Le netocrate rejette toute forme d’institution, rejette la pédagogie prônant l’autodidactisme. Il part du principe que l’on doit se débrouiller seul (les informations encyclopédiques étant disponibles sur le Web), s’adapter, et si on en est incapable, ou si on manque de chance dans son apprentissage personnel, alors on doit être rencardé dans la classe inférieure. Le netocrate rejette l’idée d’égalité.
  • Le netocrate ne se soucie guère des autres en dehors de son réseau ou des intérêts de son réseau. Il ne se préoccupe guère des problèmes sociaux et sociétaux, ça ne l’intéresse pas.
  • Ce que le netocrate dit ou fait tombe souvent sous la contradiction, mais les contradictions ne dérangent pas le netocrate. Au contraire, il voit ça comme une nouvelle preuve de sa plasticité.

Vous avez peut-être du mal à vous représenter ce que nous venons d’exposer. C’est normal, il nous est d’ailleurs difficile de résumer une définition aussi complexe en quelques lignes. C’est pourquoi nous allons prendre un exemple simple. Dans une interview, les auteurs du livre ont donné pour exemple, pour illustrer des netocrates dominants (qu’ils nomment curateurs), Google. Les utilisateurs de Google, un peu tout le monde aujourd’hui, deviennent des consommateurs de ce vers quoi Google nous renvoie, ils deviennent des consumtariens. Tout ce qui n’est pas annexé par Google devient inexistant pour ses utilisateurs. Google a accès à toutes les informations, choisit de les partager ou non, élabore des priorités entre les informations, favorise des réseaux plutôt que d’autres. Bref, la nouvelle sphère du pouvoir se trouve entre les mains de tels netocrates, avec tous les risques et les problèmes qui en découlent.

Ce qu’il est important de comprendre pour le moment (car nous aurons l’occasion de développer davantage ce portrait du netocrate avec son lot de conséquences), c’est que la société netocratique fonctionne toujours dans ce jeu de dominant (minoritaire)/dominé (majoritaire). Mais plus que dans nos sociétés actuelles, les inégalités vont se creuser. La question même de l’égalité dans cette nouvelle société ne se posera même plus, ce sera devenu une sorte de vieille chimère du passé. Dans la société netocratique, c’est la loi du plus fort qui prime, les gros poissons bouffant les plus petits. Bienvenue dans un monde phallique, dans un monde du « c’est moi qui est la plus grosse », un monde où  l’agressivité remplacera la diplomatie et la politesse. Et surtout, dans la société netocratique, la démocratie ne sera plus.

    Netocratie et démocratie sont incompatibles. Voilà ce que nous essayerons de montrer dans la suite de notre article.

Une réflexion au sujet de « La Netocratie, c’est quoi ? »

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